Où en est-on ? Et où peut-on aller maintenant ?

Parc des Argoulets

Question n°1 : Quel est le discours (en apparence explicite) de Lacan ?

Durant les dernières décennies du XXème siècle, dans le monde de la psychanalyse en France, il s’est déroulé un long débat entre « freudiens » et « lacaniens », les premiers voulant voir Freud « nature » en ignorant Lacan, et les seconds voulant le voir (le même Freud bien sûr) à travers Lacan. En résumé, les freudiens n’étaient surtout pas lacaniens, tandis que les lacaniens — y compris Lacan lui-même — se proclamaient freudiens. Ce débat n’a pas apporté grand chose, et il est aujourd’hui périmé. Mais il reste illustratif, car si on lit un ou une lacanien(ne), ou bien si l’on regarde une vidéo d’un ou d’une lacanien(ne), il faut savoir qu’il ou elle se réclame toujours de Freud (relu par Lacan).

En effet, quand on lit Lacan lui-même, on ne peut pas échapper à son discours centré sur la psychanalyse la plus classique et la plus freudienne.

Par conséquent, on peut aisément penser que Lacan était imprégné de cette approche freudienne mécaniste et thermodynamique de la pensée humaine, tellement il a insisté sur tous les concepts de la psychanalyse classique, et tellement il n’a pas cessé de porter aux nues le « génie de Freud ».

Pourtant, au-delà de ce discours explicite, on peut aussi découvrir un autre postulat que Lacan s’attribue à lui-même — et à lui seul —, et qui est fondamentalement par son éthique à l’opposé de toute la conception doctrinale de Freud.

Question n°2 : Mais alors, quel est ce postulat que Lacan s’attribue à lui seul ?

Bien loin de la psychanalyse freudienne, l’axiome de Lacan est : « Un signifiant est ce qui représente le sujet pour un autre signifiant ».

Que signifie cette formule ?

Tout d’abord, dans les paragraphes qui suivent, je parlerai du « lalala » et non du « langage » comme le fait Lacan. Certes, pendant longtemps et dans toutes les pages précédentes de ce site, en suivant le discours lacanien, j’ai moi-même parlé du langage jusqu’à ce que je constate que cela était un obstacle à la compréhension de ce que je voulais dire. C’est alors que j’ai dû admettre que le terme de langage est trop fortement aimanté vers toutes les significations habituelles qu’on lui donne, alors qu’il s’agit uniquement de désigner mathématiquement une structure d’éléments et les mécanismes de relation entre ces éléments.

De même, les éléments du lalala que Lacan appelle les « signifiants », je préfère les appeler les « fifis » parce que le terme de signifiant est trop lié à la linguistique. En fait, il s’agit uniquement de désigner ici les éléments de la structure du lalala.

Donc, pour retourner à l’axiome lacanien, dans le symbolique, dans les interactions sociales, dans la pensée, etc., les sujets humains sont représentés par des fifis.

Un fifi s’adresse à un autre fifi — et non à un sujet : les fifis (qui représentent peut-être des sujets) sont en relation avec d’autres éléments de la structure du lalala, c’est-à-dire d’autres fifis (représentant peut-être d’autres sujets, ou peut-être le même sujet). Ainsi se déroulent les relations entre les sujets, par l’intermédiaire des fifis.

Mais le symbolique n’est pas tout, et il y a en même temps le réel — par exemple le corps — qui n’est pas complètement représenté dans le symbolique, mais ne cesse jamais de fonctionner « naturellement ». On retrouve ici la phrase de l’Évangile : « L’esprit est fort, mais la chair est faible. »

Question n°3 : Est-ce vraiment ainsi — « les sujets sont représentés par des fifis » —  qu’il faut comprendre l’axiome de Lacan ?

Je pense que oui : les fifis interagissent entre eux dans le champ du lalala.

Mais si quelqu’un a une autre interprétation de la formule lacanienne, je suis prêt à en discuter !

Il suffit de le dire en commentaire.

Question n°4 : Quelle est donc l’essence du postulat lacanien ?

Il faut toujours revenir aux catégories du Réel, du Symbolique et de l’Imaginaire. Le Réel est tout ce qui existe mais ne peut pas être représenté par des définitions, le Symbolique au contraire est l’ensemble des représentants, des formalisations mais aussi des servitudes sociales, etc., et enfin l’Imaginaire est la perception du Réel pour en faire des représentants.

On peut par exemple concevoir le Symbolique comme une surface de terre plate ou montagneuse sur laquelle circuleraient les fifis. Cette surface serait limitée et entièrement entourée de falaises sans fond ou de cascades comme les chutes de certains grands fleuves africains ou américains. Le Réel serait alors tout ce qui entoure cette surface jusqu’à l’infini, et l’Imaginaire serait la perception de ce Réel partiellement visible et partiellement représentable, mais absolument inatteignable aussi bien dans sa partie visible que dans tout l’infini invisible.

Du réel et dans le réel, il n’y a « rien à dire qui puisse tout exprimer » et on se retrouve finalement comme avec les mains vides.

Bien évidemment, le Tao de Lao Tseu pourrait apparaître ainsi que le chemin de la vie au milieu du Réel, sans s’appuyer sur aucune doctrine déiste, ni croyance religieuse, ni recherche de la vérité …

De même, comme le dit Lacan, la naissance et la mort sont de l’ordre du réel : on peut bien sûr les conceptualiser, en parler, mais le réel de la naissance et celui de la mort restent définitivement inconnus.

On peut évoquer ici les perpétuelles interrogations de Léon Tolstoï sur la mort et sur le mépris de la vie exprimé si ingénument par tant d’êtres humains dans leurs discours ou dans leurs actes, ainsi que sa condamnation des guerres en tant qu’instances meurtrières venant du symbolique humain. Par exemple la critique de Napoléon dont les guerres ont obstinément assassiné des millions d’êtres humains : le réel et la violence de toutes ces morts échappent au symbolique politique qui en est la cause.

Question n°5 : Par conséquent, où en est-on ?

Le modèle des relations sociales que j’ai décrit dans ce site repose entièrement sur le postulat lacanien et sur les concepts de Réel, de Symbolique et d’Imaginaire.

Ce tableau revisite toutes les notions essentielles du psychisme, de la psychologie, de la psychanalyse, mais sans doute aussi de la sociologie, de la politique, etc.

Dans ce catalogue des concepts du psychisme et de leurs interactions, j’ai repris les termes classiques de Freud et de Lacan — par exemple le complexe d’Œdipe, le désir, le fantasme, la pulsion, l’objet petit a, le grand Autre,…. — en leur donnant une interprétation souvent très éloignée de celle de la psychanalyse freudienne, puisque la clé utilisée ici est celle de l’axiome lacanien.

Ce système est parfaitement cohérent, et totalement conforme au postulat que Lacan s’attribue à lui seul.

Question n°6 : Où peut-on aller maintenant ?

À présent, on peut faire évoluer ce modèle pour en améliorer l’efficacité et la performance prédictive.

Question n°7 : Les dimensions du lalala.

Jusqu’ici, à l’image du « langage » en tant que structure proposé par Lacan, le lalala est représenté comme un champ à deux dimensions, à la surface duquel circulent des chaînes de fifis, et où les fifis peuvent interagir entre eux.

Mais pourquoi ne pas imaginer le lalala comme un volume à trois dimensions contenant des fifis ? Et pourquoi ne pas extrapoler vers un lalala à n dimensions dans lequel on pourrait exprimer mathématiquement les interactions entre fifis ?

Question n°8 : Les mécanismes du lalala.

Pour l’instant, les instruments d’interaction entre les fifis sont les « mécanismes du langage » — métaphore et métonymie—, tels que les a énoncés Lacan.

Mais pourquoi ne pas concevoir des relations s’inspirant d’équations mathématiques, par exemple les formules des statistiques et des probabilités ?

On pourrait aussi inventer des relations à partir de la pratique des tests psychotechniques : nombre suivant, dominos, raisonnement logique, etc.

Question n°9 : Comment valider ce modèle ?

Pour Lacan, il n’y a aucun doute, « ça marche toujours ».

Comme il le dit aussi en s’adressant aux psychiatres de Sainte-Anne, il faut s’en servir — sous entendu dans la relation entre le psychiatre et le patient.

Mais aujourd’hui, pourquoi ne pas faire tourner ce modèle à partir de la masse des observations psychiatriques, qui peut aussi être explorée avec les outils de l’IA ?

6 commentaires

    1. Désolé, ce commentaire était dans les indésirables et je ne l’avais pas vu, mais je le valide avec un peu de retard 🙂
      Déjà, avant même de débattre sur l’IA qui serait au niveau d’une implémentation, il serait intéressant d’avoir le point de vue d’un vrai matheux sur la théorie à mettre en œuvre pour aller plus loin : « les dimensions du lalala » et « les mécanismes du lalala ».

    1. En effet. Sûrement moins banal en tout cas que les élucubrations pseudo-scientifiques du modèle freudien, donc ça vaut le coup d’essayer de faire mieux avec une approche plus mathématique. Lacan était probablement dans cette optique là en proposant « le signifiant qui représente le sujet pour un autre signifiant… », mais il aurait fallu qu’il se détache nettement de Freud, ce qu’il n’a pas voulu faire peut-être parce que la psychanalyse freudienne était pour lui une affaire financièrement très juteuse.

  1. Bonjour,
    je suis très intéressé par votre approche sur les signifiants, votre utilisation d’UML et plus généralement l’approche Lacanienne dont je suis un lecteur assidu. J’aimerais vous faire partager mon approche appliquée aux sciences sociales d’après Lacan. J’ai inventé des mathèmes issus de mon expérience d’analysant et de scientifique. Je n’ai pas de site Web mais je pourrais vous transmettre mes travaux d’ingénieur de recherche par courriel pour lecture et discussion/validation. Merci, j’aime beaucoup vos travaux. Bien cordialement, André Guidi

    1. Bonjour,

      Merci pour votre intérêt. Je suis curieux de découvrir votre vision de Lacan.
      Avez-vous un compte Linkedin? J’ai proposé un projet reprenant les grandes lignes de cet article.Ce serait un moyen pour partager, faire connaître une nouvelle compréhension de Lacan,et discuter avec d’autres personnes qui seraient intéressées.
      Amicalement,

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