« Modèle du psychisme » pour la psychanalyse

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Question n°1 : Pourquoi parler de « modèle du psychisme » ?

Si l’on s’en rapporte à la psychanalyse freudienne, celle-ci désigne à la fois :

  • d’une part un traitement des troubles psychologiques : la cure psychanalytique ;
  • d’autre part un tableau des processus psychiques : la métapsychologie, dont les notions (inconscient…moi… etc.) interviennent dans tous les textes de Freud et des psychanalystes pour expliquer le fonctionnement du psychisme humain — normal ou pathologique.

À ce titre, la métapsychologie freudienne est un « modèle du psychisme ». Mais, ayant été conçu il y a plus d’un siècle sur des bases scientistes aujourd’hui désuètes, on peut considérer que ce modèle est maintenant devenu obsolète.

Question n°2 : Qu’en est-il dans la psychanalyse actuelle ?

Il est vrai que la métapsychologie freudienne reste encore la principale fondation de la pratique des psychanalystes.

Par contre — et ce sera précisément l’objectif des articles de ce site de le démontrer — l’approche lacanienne est sûrement beaucoup plus complexe.

Question n°3 : Qu’en est-il donc de l’approche lacanienne ?

Tout d’abord, Jacques Lacan s’est fait connaître en tant que psychanalyste, et c’est à ce titre qu’il a prononcé ses discours.

Certes, il fait sans cesse référence à Freud et il utilise la métapsychologie freudienne comme le font tous ses confrères psychanalystes. Mais en même temps, Lacan détient le mérite d’avoir posé le premier les bases d’un modèle du psychisme lié au langage en tant que structure de signifiants.

Le fil de ce modèle apparaît constamment dans tous les discours de Lacan, principalement après 1953. Pourtant, parfois en raison des artifices du style lacanien, l’architecture de cette représentation du psychisme ne se montre bien souvent qu’en filigrane et il faut fouiller pour la suivre. Paradoxalement, si l’on ne fait pas cette démarche, on prend alors le risque de ne voir que les dogmes de la psychanalyse, et de ne pas apercevoir tout ce que Lacan a créé de nouveau, ou bien de croire que tout cela a déjà été dit par Freud.

Question n°4 : Y a-t-il une « métapsychologie lacanienne » ?

En effet, ce site a pour but d’inventorier en les triant clairement les bases théoriques formulées par Lacan à différents moments de ses discours, puis de construire de façon précise et cohérente un « modèle psychique lacanien ».

Le modèle lacanien du psychisme décrit ici prend pour point de départ la formule postulée par Lacan : « Un signifiant est ce qui représente le sujet pour un autre signifiant », et l’utilise de façon à explorer rigoureusement la similitude de relations entre les sujets humains vivant dans la société, et les signifiants en tant qu’éléments du langage.

Il faut souligner que ce modèle n’est pas seulement une métapsychologie servant de base à la psychanalyse, mais qu’il établit par la même occasion un modèle inédit des relations sociales.

Question n°5 : Quels sont les liens entre le « modèle lacanien du psychisme » et la psychanalyse ?

Au-delà des ressemblances formelles, il n’existe en réalité aucun lien structurel entre ce modèle du psychisme et la psychanalyse.

Les liens que l’on peut apercevoir sont uniquement conjoncturels, découlant du déroulement du processus de description de ce modèle en puisant des références dans les textes lacaniens, mais en se tenant volontairement à l’écart des doctrines conventionnelles de la psychanalyse.

Question n°6 : Quel est ce processus de description ?

Ce processus pourrait se retracer en plusieurs étapes, débutant par une adhésion classique à la psychanalyse freudienne, et aboutissant finalement à la construction d’un modèle décrivant les interactions sociales entre les sujets humains — mais totalement découplé des dogmes de la psychanalyse, et apportant sur l’existence humaine des points de vue franchement différents.

Ce modèle conserve néanmoins deux attaches avec la psychanalyse. D’une part, il utilise le vocabulaire psychanalytique ; d’autre part, il s’appuie intégralement sur des références issues des discours de Lacan, lui-même psychiatre et psychanalyste.

Question n°7 : Pourquoi utiliser le vocabulaire de la psychanalyse ?

En fait, avant d’en arriver à construire ce modèle, j’ai commencé en lisant les livres de Freud, puis les grands titres de la littérature psychanalytique, … puis les Séminaires et les Écrits de Lacan dont la lecture est bien sûr incontournable.

Puisque j’imaginais au départ fabriquer un modèle explicatif de la psychanalyse, il était logique d’en adopter le vocabulaire — dont les termes sont d’ailleurs devenus aujourd’hui des mots de tous les jours pour tout le monde. Par contre, dans le modèle du psychisme présenté ici — qui concerne un champ de disciplines beaucoup plus vaste que la psychanalyse—, de nombreux concepts ont finalement dû être redéfinis pour leur donner un nouvel éclairage.

Afin de montrer un aperçu de la terminologie de ce modèle, … le langage n’est pas un outil de communication, le sujet n’est pas le sujet de la conscience, le signifiant n’est pas porteur de signification en tant que tel, le signifié n’est pas associé au signifiant, l’inconscient n’est pas le refuge de pensées refoulées, le contingent n’est pas opposé au nécessaire ni le possible à l’impossible, le sens et la signification ne sont pas tout à fait synonymes, la castration n’est pas une émasculation, l’objet petit a n’est pas un objet, le grand Autre n’est pas une personne, le désir n’a pas d’objet, le rêve n’essaie pas de révéler un sens caché, le moi est le signifiant d’une fonction perceptive, la répétition n’est pas une recherche de plaisir, la demande ne demande rien, l’instinct de mort n’est pas un instinct, le complexe d’Œdipe n’est pas de la convoitise sexuelle envers la maman ou le papa, le symptôme n’est pas forcément pathologique, etc.

Question n°8 : Pourquoi cette adhésion initiale à la psychanalyse freudienne ?

Comme la plupart des gens, j’ai été séduit par le « bon sens irréfutable » des explications de Freud, et par la notion de « réalité physique » qui rend son raisonnement si lumineusement intelligible.

Lire Freud est un plaisir parce que par nous voyons tous a priori que l’instinct et les pulsions motivent notre comportement, et parce qu’il est tellement facile de se laisser porter par des analogies évidentes avec l’animalité, qui mettent en avant l’instinct et la nature.

Par exemple, en tant que philosophe médiatiquement célèbre , Michel Onfray admet avoir un temps cru en Freud lorsqu’il était étudiant puis jeune enseignant, avant d’en arriver à démontrer clairement « l’affabulation freudienne » ainsi que l’imposture de la psychanalyse.

De même, les déconvertis de la psychanalyse se sont réellement impliqués au début de leur vie professionnelle dans la pratique de la psychanalyse, avant de s’en éloigner et de devenir de virulents critiques.

Dans mon propre cas, je suis allé bien moins loin. Je n’ai jamais été converti à la pratique de la psychanalyse — et je ne suis même pas philosophe. C’est une simple curiosité d’ordre culturel qui m’a conduit à étudier les mécanismes psychiques humains — puis à chercher un sens aux discours lacaniens.

Question n°9 : Quel est l’apport des textes de Lacan ?

Il est notoire que les textes de Lacan ont la réputation d’être d’un accès difficile ou même qu’ils sont par moments mystérieux. Et pourtant ils ont eu beaucoup de lecteurs.

Comme tout le monde, je me suis interrogé sur ce que Lacan voulait enseigner en le dissimulant derrière la complexité des détours de son style sophistiqué et hermétique. Qu’y avait-t-il à comprendre dans ce qui avait été censé pendant dix ans être un enseignement destiné à des cliniciens, puis ensuite une succession de conférences ayant pour but d’expliquer la psychanalyse ?

Restant dans le domaine de la psychanalyse — puisque Lacan n’a pas cessé de dire qu’il formulait une relecture de Freud —, j’ai naturellement cherché des réponses en parcourant les explications données par les psychanalystes lacaniens — dont l’innombrable quantité de livres et d’articles pourrait s’illustrer notamment par les doctrines que l’on trouve dans des vidéos, par exemple, Une vie, une œuvre : Jacques Lacan (1901-1981) ou bien Lacan lu par Colette Soler.

Mais, la plupart de ces « modes d’emploi » des textes lacaniens reviennent hélas beaucoup trop constamment — et inutilement — aux dogmes freudiens.

À l’inverse, afin d’éviter de continuer à réciter le même refrain psychanalytique, il fallait découvrir d’autres fondements théoriques pour soutenir un nouveau modèle du psychisme.

Question n°10 : Quels sont ces fondements théoriques ?

Au fur et à mesure de la relecture attentive des discours lacaniens, je me suis aperçu que la formule mille fois répétée par Lacan : « Un signifiant est ce qui représente le sujet pour un autre signifiant » peut simplement se comprendre littéralement pour expliquer les relations sociales entre sujets humains.

Le socle conceptuel de ce modèle — Langage et psychisme — s’inspire de l’idée d’après laquelle l’organisation des sociétés humaines serait calquée sur celle des chaînes signifiantes qui assemblent des signifiants — dont certains représentent parfois des sujets —, et mettent ces signifiants en relation via les mécanismes du langage.

Cela veut dire que ce n’est pas simplement le sujet humain qui utilise le langage pour parler, mais aussi le langage qui façonne la personnalité des sujets et structure leurs relations sociales. Celles-ci peuvent alors se modéliser en appliquant les mêmes mécanismes qui gèrent les signifiants en tant qu’éléments du langage.

Selon cet éclairage, l’inconscient de l’être humain — qui « est structuré comme un langage » —, détient le maniement des processus langagiers (la dénotation, la connotation, la métonymie, et la métaphore) gouvernant les pensées et les interactions de l’inter-signifiance qui réalise les relations sociales entre les sujets.

Question n°11 : Cela signifie-t-il qu’il y a plusieurs façons de comprendre Lacan ?

Oui, certainement ; en tout cas on peut distinguer globalement au moins deux façons de le comprendre : celle de la technique du clinicien, et celle du théoricien d’une certaine forme de langage. Mais cela implique aussi forcément que ces deux approches sont en fait intimement imbriquées dans les discours lacaniens.

Lacan était psychanalyste, et c’est en tant que clinicien qu’il a produit son enseignement oral ou écrit ses articles, s’adressant dans un premier temps à des thérapeutes comme lui, c’est-à-dire à des psychanalystes pratiquant la cure . L’école qu’il a fondée avait pour objectif de former des psychanalystes, et s’il a lui-même modifié ou introduit des règles spécifiques dans la pratique de la cure, il l’a fait en affirmant catégoriquement et obstinément sa fidélité à l’orthodoxie freudienne.

C’est ce discours thérapeutique qui apparaît en premier lieu quand on lit les textes de Lacan.

Question n°12 : Dans ce cas, pourquoi chercher un autre discours que le discours thérapeutique ?

Parce qu’il faut un « modèle du psychisme » sur lequel s’appuyer.

Même si Lacan mentionne très souvent la métapsychologie freudienne, il a établi en réalité un tout autre modèle sans le dire explicitement.

Il est par conséquent nécessaire d’expliquer l’intuition lacanienne, en évitant l’erreur — parfois commise si l’on entend Lacan au premier degré — de confondre la structure du langage avec le bavardage de la parole, et montrer ainsi que le modèle lacanien ne doit absolument rien au modèle freudien.

Question n°13 : Il y a donc deux Lacan ?

Bien sûr que non ! Ce serait une boutade.

Mais en revanche, on peut dire que Lacan a réussi la prouesse de constamment parler sur deux plans opposés et inconciliables : celui de sa propre découverte du rôle structurant du langage dans le psychisme, et celui de la nature et de l’instinct issu de la psychanalyse freudienne. Et c’est aussi à la faveur de cet exercice d’équilibre qu’il a rendu en partie inaudibles quelques-unes de ses propres innovations, en les diluant dans la prégnance du contexte psychanalytique censé être l’objet de ses communications.

Certes, bien que Lacan n’ait jamais accompli l’acte explicite de s’éloigner résolument des schémas freudiens, son expérience clinique ainsi que l’étendue de son savoir dans tous les champs scientifiques et littéraires lui ont permis de placer les concepts du psychisme dans un panorama lié à la structuration du langage, mais aussi de découvrir et d’instaurer de nouvelles notions, échafaudant ainsi le « modèle lacanien » qui apporte de nombreuses réponses cohérentes à la complexité du système psychique.

Question n°14 : Comment ce site décrit-il « un modèle du psychisme basé sur le langage » ?

En se fondant constamment sur le lien entre le sujet humain et les signifiants du langage — lien articulé par Lacan comme un postulat nécessaire —, et en explorant rigoureusement cette hypothèse tout en se tenant volontairement à l’écart des doctrines conventionnelles de la psychanalyse, ce site modélise de façon cohérente les concepts lacaniens afin de les libérer entièrement de la tutelle freudienne.

À partir de l’« axiome » lacanien « fondant le signifiant comme ce qui représente un sujet, non pas pour un autre sujet, mais pour un autre signifiant », le socle conceptuel de ce modèle se base sur des « briques théoriques » déjà confectionnées par Lacan, et les cimente entre elles afin de développer un paradigme inédit du système psychique.

Cette approche permet de faire apparaître un système cohérent exprimant sans aucun doute une pensée dominante qui a perduré sans discontinuer dans la théorie lacanienne.

Chaque élément de ce système est étayé par des citations collectées au fil des lectures. Ce recueil de citations permet de répertorier formellement les sources de chacune des « briques théoriques » ayant servi à bâtir ce modèle, et valide la fidélité de celui-ci par rapport aux grandes lignes des textes de Lacan.

Question n°15 : Quel est l’objectif de ce site ?

On pourrait modestement dire que ce site a pour but de fournir un regard différent à partir de liens purement logiques.

En effet, en ajoutant une autre « classe de réflexion » sur le système psychique et en offrant ainsi un niveau d’abstraction plus élevé, les idées exprimées dans ce site éclairent de nombreux concepts lacaniens ayant la réputation d’être obscurs tant que l’on cherche à les reformuler avec les outils classiques de la psychologie.

Par conséquent ces articles démontrent qu’il est tout à fait possible d’expliquer Lacan, mais que pour cela il est paradoxalement nécessaire de se démarquer expressément et définitivement des dogmes de la psychanalyse classique, et que même si l’on choisit d’en conserver les termes, il faut les redéfinir dans un nouveau contexte.

Mais, au-delà de la psychologie et de la psychanalyse, le modèle décrit par ce site procure un schéma abstrait qui peut servir de support théorique dans de nombreuses disciplines. C’est pourquoi les idées présentées ici doivent avoir une chance d’être entendues, parce qu’elles définissent une approche générale du psychisme pouvant trouver des applications pratiques dans plusieurs autres disciplines : psychiatrie, neurosciences, médecine, thérapies cognitivo-comportementales, psychothérapies, sociologie et politique, philosophie, biologie, enseignement, …

2 commentaires

  1. Ce propos est très intéressant. Il appelle quelques observations:
    – la psychanalyse actuelle est fort différente de celle des années 1896 et bien évidemment de 1920 ou 1950, et les modèles de référence (neurologiques ou physiques [ex.: le quantum énergétique ou d’affect] sont abandonnés depuis belle lurette).
    – M. ONFRAY, qui est psychanalyste comme je suis danseuse étoile au Crazy Horse, en a parlé à la manière d’un aveugle des couleurs en se fondant sur une psychanalyse obsolète. Le fait que des analystes français se cramponnent parfois encore au modèle traditionnel ne doit pas faire méconnaître la psychanalyse actuelle, notamment celle qu’on note dans les autres pays.
    – J.LACAN a réécrit FREUD et aussi, ce qui est nettement plus gênant, Raymond de SAUSSURE. Il a tenté d’écrire comme les philosophes phénoménologistes mais sa fréquentation très succincte de La Sorbonne ne lui a pas permis de les comprendre. Il s’est quand même inspiré de leur style pour donner à ses propos une allure suffisamment alambiquée pour donner l’illusion de la profondeur. Cela n’enlève rien à la valeur de sa thèse de médecine sur le rapport entre la paranoïa et la personnalité.
    Le primat donné au discours n’a pas permis l’élaboration d’un modèle d’appareil psychique qui permette de comprendre les trois lignées d’organisations.
    S’il est parfaitement possible de proposer d’autres modèle d’appareil psychique, il est tout de même souhaitable qu’ils soient adossés à la clinique et permettent aux praticiens (aux « psychistes ») de s’y retrouver et, surtout, il est indispensable de définir clairement le plan épistémologique sur lequel on se place. Mélanger Freud, Hegel, Lacan, Marx ,Chomski n’est pas une garantie de sérieux et de cohérence dans la réflexion.

    1. Bonjour,

      Merci pour votre commentaire qui prouve que vous apportez une vision moderne du psychisme humain débarrassée des incohérences du scientisme datant du début du vingtième siècle.
      Malheureusement, vous le savez bien, votre vision n’est pas celle de beaucoup de psychanalystes contemporains.
      Pour Michel Onfray, il est certes médiatique mais il a le mérite d’exprimer des prises de position sur la place publique, où de nombreux psychanalystes (contemporains, dont Jacques-Alain Miller qui est aussi une « autorité » validée médiatiquement) sont venus débattre avec lui de façon tout à fait sérieuse.
      Mais revenons à Lacan. J’ai publié quelques posts volontairement intitulés « LACAN sans le divan ». J’aurais pu aussi dire « sans Freud » ou bien « sans Saussure », parce que j’ai tenté de décrire un modèle en m’inspirant d’une petite partie des textes de Lacan. Cette fraction de la pensée lacanienne existe, elle est écrite et parlée par l’auteur lui-même.
      Dans ce modèle le « signifiant » (pour éviter les confusions je l’ai aussi appelé le « fifi », mais cette jonglerie verbale n’est pas simple), le signifiant donc est un élément d’un ensemble mathématique que Lacan appelle le langage (mais qui n’a rien à voir avec la linguistique). C’est simplement un ensemble.
      Vous l’avez vous-même pointé, ce modèle est purement théorique et c’est pourquoi j’ai besoin de « l’adosser à la clinique ». Tel est le plan sur lequel je me place: il faut que des cliniciens aient la volonté de s’approprier ce modèle, qui est à la fois cohérent, clairement expliqué, et validé par des nombreuses citations de Lacan.

      Merci de votre aide si nous pouvons arriver à construire un modèle valide et innovant.

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