Le signifiant est un représentant de la représentation

Au cours du mois de mai 1966, lors du Séminaire 13, Lacan a longuement commenté le tableau Les Ménines de Diego Vélasquez. Dans ce célèbre tableau, un miroir à l’arrière-plan réfléchit les images de la reine et du roi qui posent pour le peintre, alors que l’on ne voit pas — sur le tableau lui-même — l’œuvre picturale que celui-ci est censé réaliser. L’étude de ce tableau a permis à Lacan de préciser les notions de représentation et de représentant.

Représentation

— Une représentation est l’acte de rendre présent quelque chose à quelqu’un, par une image, une peinture, un spectacle théâtral, des concepts intellectuels, un mandat de représentation, etc.

— L’image renvoyée par un miroir est une représentation immédiate. Elle est une perception imaginaire superposable au réel (à une rotation près). Elle n’existe pas indépendamment du sujet dans le miroir. Si le sujet s’en va, on ne voit plus son image dans le miroir. Si l’on déplace le miroir, il ne reflète que l’image de ce qui lui fait face. Tant que l’image du miroir échappe à la représentation par un représentant, sa fugacité la place du côté du signifié, du possible.

Représentant

— Un représentant (photographie, tableau, pièce de théâtre, film, etc.) appartient à la structure du langage : il est un signifiant classifiable et dénombrable. Il fournit une représentation plus ou moins durable, mais aussi plus complexe et plus élaborée que la représentation immédiate dans le miroir, en y adjoignant des points de vue spécifiques ou des agrémentations. Les photographies, par exemple, sont des représentants : elles ont fixé des images, et on peut les ranger, les visionner, les classer, etc. Un tableau est aussi un représentant, car c’est un artefact destiné à être exposé dans des musées ou des salons. Un tableau n’est pas superposable au réel parce qu’il n’a pas l’exactitude d’une simple image : le peintre a modifié des nuances de couleurs selon son inspiration et son talent, il a ôté des détails inutiles ou en a reconstruit d’autres, etc. Les photographies ou bien les tableaux existent indépendamment des images qui ont servi à les créer, et ils montrent toujours la même représentation quand on les manipule. Un représentant fonctionne aussi « pour le compte de », à l’exemple d’un élu qui est mandaté pour représenter.

— Selon Lacan, le signifiant joue un rôle de « représentant de la représentation ». Le signifiant, ainsi que le représentant, sont des éléments de l’ordre symbolique. Les représentations qu’ils fournissent, comme la représentation logique du corps, sont des constructions partiellement abstraites et ne sont pas issues directement du réel. Le signifiant a l’avantage d’être manipulable à l’infini. Étant combinable avec les autres signifiants, il n’a pas un seul sens, mais il reçoit du sens grâce aux mécanismes du langage. Par ailleurs, pour Lacan, le refoulement de la psychanalyse classique ne pourrait pas s’appliquer à des représentations qui sont furtives, mais il s’applique aux signifiants comme représentants de la représentation.

— La barre qui sépare en linguistique le signifié du signifiant est ici la barre qui sépare la représentation du représentant.

Un représentant fournit une représentation

Un représentant fournit une représentation

Références

Séminaire 13 : [séance du 25/05/1966] […] le tableau […] est le représentant de ce qu’est la représentation dans le miroir. Il n’est pas de son essence d’être la représentation.

Séminaire 13 : [séance du 01/06/1966]  la représentation n’est absolument pas du tout dans cette opération […] de découpage […]

Représentation logique du corps

Entre le sujet barré et le réel de son corps, il y a toujours le signifiant en tant que représentant. Par conséquent, l’accès au corps passe par la logique du langage. Le signifiant fournit au sujet une représentation du corps.

Cet acte de représentation est un processus symbolique pouvant à volonté travestir le réel du corps. Par exemple, les signifiants décident de la sexuation sans qu’elle soit obligatoirement représentative de la vérité physiologique. C’est à partir des signifiants de sexuation procurés par le langage que le sujet organise son érotisme et ses pulsions. Ce qui en transparaît dans les marques sur le corps essaie de s’adapter pour se montrer conforme avec la logique commandée par les signifiants.

Logique de représentation du signifiant

Logique de représentation du signifiant

Références

Séminaire 14 : [séance du 15/02/1967] […] le trait unaire joue le rôle de repère symbolique, et précisément d’exclure que ce soient ni la similitude ni donc non plus la différence, qui se posent au principe de la différenciation.

Séminaire 23 : [séance du 11/05/1976] […] on ignore des tas de choses quant à son propre corps, et ce qu’on sait est d’une toute autre nature : on sait des choses qui relèvent du signifiant.

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